Actualit√© Agadir et r√©gion: Le fort d'Aglagal, sur les traces du Cheikh Essa√Ędi √† Agadir

Posté par: Visiteursur 28-04-2014 23:05:05 1761 lectures Rares sont les Gadiris de souche, et rarissimes encore sont les nombreux visiteurs et amoureux d'Agadir, qui savent qu'il y a plusieurs siècles, cette terre n'était point un "waste land", mais que s'y dressait une forteresse redoutable, une école réputée, et que s'y sont livrées de farouches batailles.

"Vas-y doucement, regardes du c√īt√© gauche, arr√™tes-toi ici, et jette un regard du c√īt√© droit. Ici, tu n'as pas le droit d'aller vite!", c'est en ces termes secs, mais enrob√©s d'un humanisme profond, que le jeune Ahmed, accompagnateur de la MAP, dessinait avec rigueur et rudesse les contours d'une plong√©e, √† la fois p√©nible et passionnante, dans les m√©andres historiques d'une ville qui, en apparence seulement, n'affiche pas plus de 70 ans d'existence.


Avec la m√™me rigueur, la m√™me s√©v√©rit√© de ton, Ahmed poursuit ses sommations s√®ches: "Vas-y doucement, arr√™tes-toi ici. Tu vois cet arganier l√†-haut? Tu dois grimper toute cette cr√™te rocheuse et escarp√©e pour voir les vestiges du fort d'Aglagal, l√† o√Ļ fut assassin√© un des illustres fondateurs de la dynastie s√Ęadienne, Cheikh Mohamed Ess√Ęadi" (1540/1554) .

Or, rien au premier abord ne laisse pr√©sager que le petit village d'Agard, juch√© derri√®re une for√™t d'argan touffue au pied du Haut-Atlas, √† 12 km seulement au nord-est d'Agadir, abritait autant de myst√®res, quoique l'on sache que la r√©gion dispose d'une √©cole traditionnelle et d'une mosqu√©e presque mill√©naire d'o√Ļ √©manent des fragrances de d√©votion, de spiritualit√© et des fragments d'histoire.

Un chapelet de douars
Traversée par un important réseau routier le long de la route menant via Azrarag vers la commune de Drarga à l'est d'Agadir, la zone est en effet émaillée d'un chapelet de douars et d'anciennes habitations disposant quasiment toutes d'un lieu de culte ou d'une école coranique.

Dans "L'encyclop√©die du Maroc", Ahmed Bouchareb √©crit que ce fort d'Aglagal, dont ne subsistent plus aujourd'hui que des vestiges √† peine visibles, est le lieu dans lequel les S√Ęadiens durent se retrancher en 1515, apr√®s que les Portugais eurent cess√© de poursuivre les combattants, dans le sillage d'une grande exp√©dition militaire ayant d√©bouch√© sur leur d√©faite et la mort de nombre de leurs alli√©s.

Pour Houcine Affa, ancien doyen de la facult√© de Chari√Ęa d'A√Įt Melloul et chercheur dans l'histoire de la r√©gion, ce fort, dont le nom amazigh renvoie √† "la montagne pierreuse", aurait √©t√© fond√© sous les Almoravides, au moment o√Ļ Youssef Ibn Tachfine cherchait √† assurer la protection des routes commerciales contre les attaques des tribus Masmouda.

La m√™me forteresse a √©t√© pris√©e par les moudjahidines, alli√©s des chorfas s√Ęadiens: ils y afflu√®rent en nombre au moment o√Ļ ces derniers lan√ßaient la guerre sainte contre l'occupation portugaise du fort d'Agadir et des autres pr√©sides occup√©s.

Le chercheur soutient que les S√Ęadiens ont combattu les Portugais √† partir d'Aglagal d√®s 1536, √† coups de sorties conjugu√©es au renforcement de leur fort en construisant notamment une muraille et des tours √©quip√©es de 40 √† 50 mortiers orient√©s vers le fort de "Founty" ou vers d'autres installations coloniales de la ville, avant sa lib√©ration d√©finitive en 1541.

Une tête coupée
Mais quel rapport entre Aglagal et la mort de Cheik Mohamed Ess√Ęadi? L'historien Mohamed Sghir Al Ifrani raconte, avec moult d√©tails, sur les circonstances de l'assassinat du Ch√©rif, abattu en milieu de la nuit, alors qu'il faisait escale √† la forteresse d'Aglalgal sur le chemin de Marrakech, par quatre personnes qui lui avaient pr√™t√© all√©geance, plus t√īt, √† Taroudant.

Les assassins perfides lui ont coup√© la t√™te et se sont enfuis avec leur "troph√©e" vers Sijilmassa, puis vers Alger d'o√Ļ ils ont gagn√© la Porte Sublime √† Istanbul, capitale des Ottomans √† l'√©poque, reprend Houcine Affa, pr√©cisant que "c'est bel et bien ici que Mohamed Cheikh Ess√Ędi a √©t√© assassin√© avant que sa d√©pouille ne soit transf√©r√©e, sans t√™te, √† Marrakech pour y √™tre inhum√©e".

Pour M. Affa, auteur d'un livre √† para√ģtre prochainement sous le titre "Mesguina, la porte du Souss", cette th√®se est confort√©e par la position g√©ographique de cette r√©gion: "toutes les caravanes provenant du Sahara charg√©es d'or et d'autres mati√®res pr√©cieuses traversaient la r√©gion de Mesguina, l'unique passage √† travers les montagnes de l'Atlas √† c√īt√© de Sijilmassa √† l'est".

Importants flux humains
Il rel√®ve que cette zone, habit√©e par les tribus d'A√Įt Abbas, A√Įt Takoute et A√Įt Al Kablat, a √©t√© travers√©e depuis fort longtemps par d'importants flux humains, comme en t√©moignent les vestiges des Almoravides. Ainsi, √† environ mille m√®tres √† vol d'oiseau du fort d'Aglagal, se dresse la mosqu√©e de Timezguida Ougard, un lieu de culte entour√© d'un impressionnant cimeti√®re s√Ęadien et de deux s√©pultures curieusement orient√©e vers le Sud.

Pourquoi encore cette orientation? Mohamed Bayri, un acteur associatif, fait observer, en se basant sur la tradition orale, que cette orientation √©tait due √† l'emplacement erron√© du mihrab almoravide, qui ne cadre pas avec le mihrab de la mosqu√©e s√Ęadienne.

Il note que certains racontent même que les dépouilles étaient inhumées dos au sol et pieds vers la kibla, dans l'espoir de ressusciter, le jour du Jugement dernier, dans cette posture.

Faisant peu de cas de cette "interprétation populaire", M. Affa souligne que ce mihrab est ainsi orienté à l'instar de plusieurs mosquées érigées par les Almoravides dans le sud (au moins 11), du fait que ces derniers s'en tenaient au sens apparent d'une tradition prophétique selon laquelle le Prophète Sidna Mohammed aurait répondu à ses disciples, au moment de la fondation de la mosquée de Médine, "qu'entre l'est et l'ouest, il y a kibla".

De son c√īt√©, Haj Abdallah, un des vieux habitants d'Agard, fait observer que le cimeti√®re attenant √† cette mosqu√©e est petit, compar√© aux autres cimeti√®res qui s'√©tendent sur des superficies de plusieurs hectares, du c√īt√© droit de la route, tout en d√©plorant au passage l'abandon et l'oubli qui menacent ces sites.

A ce propos pr√©cis√©ment, Omar Affa, fr√®re de Houcine Affa et professeur d'histoire √† la facult√© des lettres de Rabat, √©crit que Timezguida Ougard se distingue par ses constructions qui diff√®rent des habitations locales: elles ont √©t√© √©difi√©es selon le style architectural s√Ęadien. Quant aux tombeaux appel√©s par la population "Tiss√Ęadiyine", certains portent des ornements, ce qui laisse supposer, pour l'historien, que ces s√©pultures sont celles de princes s√Ęadiens.

Un cimetière pour Moujahidine
Le chercheur poursuit que le cimeti√®re attenant √† cette mosqu√©e, la plus ancienne et la plus proche du littoral atlantique vers le port d'Agadir, recevait les d√©pouilles des moudjahidines tomb√©s au champ d'honneur lors des batailles men√©es par les S√Ęadiens contre les Portugais pour lib√©rer le fort d'Agadir (1505/1541).

Une th√©orie justifi√©e, selon lui, par l'immense √©tendue de ce cimeti√®re, incontestablement disproportionn√© par rapport √† la population de cette r√©gion, sachant que les tribus de Mesguina ne comptaient pas plus d'un millier de foyers (moins de 3.000 √Ęmes) √† la fin du 19e si√®cle.

Abondant dans le m√™me sens, Houcine Affa signale que ce nombre impressionnant de tombes √† proximit√© de la forteresse d'Aglaga et du village d'Agard -d'o√Ļ partait la plupart des exp√©ditions militaires contre les Portugais-, ne peut s'expliquer que par le nombre √©lev√© des morts tomb√©s dans la guerre contre les Portugais et, plus prosa√Įquement, dans les batailles que se sont livr√©es ensuite Mohamed Cheikh et son fr√®re Al A√Ęraj apr√®s la prise d'Agadir en 1541.

Le fort d'Aglalgal est, depuis, tombé en ruines, hormis quelques vestiges: la population s'est déplacée vers le port d'Agadir.

Mais l'√©cole d'Agard n'a pas d√©rog√©, entretemps, √† sa mission scientifique puisqu'elle a continu√© √† rayonner tout au long de l'√©poque s√Ęadienne, bien avant la cr√©ation d'une √©cole similaire dans le village voisin d'Ighlane au sud-est.

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